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Entre les seins des Saints ou la magie du poète-romancier René Philoctète


C’est un vieux vertige ! Bien des poètes rêvent d’endosser la peau du romancier. L’inverse arrive peu. Et quand le poète franchit le pas, l’écriture le trahit, la beauté prend généralement le dessus sur la trame, le lecteur a tendance à suivre la musique avant l’intrigue. René Philoctète, immense poète haïtien, assume ce risque dans ses romans et en fait une force. Au tournant des années 1990, il achève son ultime roman, « Entre les seins des Saints », paru à titre posthume après sa disparition en 1995 à l’âge de 62 ans. « Entre les seins des Saints » est un récit de parvis et de corps, où Port-au-Prince se lit au ras du sol et où la poésie sert de boussole.

Présenter ce livre, c’est situer son dispositif le plus simple et le plus puissant. Une mère s’embarque de nuit vers Miami et lègue à son fils, Trouvaille, sa place de mendiant devant l’église Saint-Joseph. D’emblée, la voix narrative installe le monde par les sens. « Trouvaille devine la mer à sa transpiration lourde », dit-elle, et tout tient en « une bouffée sur la pierraille de la grève ». Le parvis fait scène, acoustique, abri et code. On y croise Melone, compagne d’errance, et un chœur de survivants, aveugle, paralytique guitariste, cul-de-jatte, sourd-muet, cancéreux. Le roman ne cherche pas l’effet, il fabrique une proximité où la dignité s’assemble avec presque rien, un coin d’ombre, une pièce, un prénom prononcé avec soin.

Le titre annonce le geste. Entre les seins des Saints rapproche profane et sacré, chair et icône, faim et prière. Le parvis, seuil social, accueille les humiliés sans pittoresque ni complaisance. Les gestes sont nets. « Je te laisse ma place », dit la mère à Trouvaille, « c’est le coin le plus aisé du parvis… c’est la règle ». Pour nommer cette fragile appartenance, elle souffle « le bercail, quoi… le bercail ». On récapitule la journée, on partage le pain, on négocie un pas de marche. La ville n’est pas un décor, elle respire, odeur de clairin, chaleur de poussière, rumeur de chanson. Le regard s’attache aux marches et aux trottoirs, là où l’existence se traite à hauteur de genoux.

Le roman porte la signature du poète. Ample et précis, sensuel sans emphase, il avance par nappes, inventaires, reprises. L’oralité créolisée irrigue un français nerveux, casse la cadence, glisse un trait d’humour, installe une musique. L’énumération n’accumule pas, elle ancre. Trois choses suffisent souvent à déplacer une journée, un quignon, un regard, une parole brève. Puis un détail concentre la scène. « Il sent déjà l’odeur du parvis, mélange de cire brûlée et de plaie purulente ; dans ça, des fois, une bouffée de jasmin. » La beauté élève au lieu d’écraser, la tendresse veille sans aveugler, la douleur se dit avec pudeur.

Le point de vue engage une éthique. Le monde se lit depuis les marches, la respiration coupée, la police qui rôde, les règles tacites de l’occupation du sol. Les corps priment sur les discours. Le texte n’explique pas, il fait sentir, jambes fatiguées, faim qui revient, cicatrices, ruses pour protéger un coin, pactes silencieux pour garder une place. Pas d’héroïsation, pas de misérabilisme. L’avancée passe par petites victoires, sourire, chanson, minute de douceur arrachée au vacarme. Sur ce parvis, même le silence a sa durée et le sermon son écho, l’oreille retient ce qu’une voix prêche plutôt qu’elle n’assène.

La mer traverse le livre comme le double de la ville. Elle appelle et elle menace, porte les départs clandestins, garde la mémoire des retours manqués. Le roman en capte le souffle. « La mer râle comme si elle était en train de trépasser », tandis que « des formes alignées, muettes, y embarquent ». Entre l’abri de l’église et l’horizon salé, deux imaginaires se croisent, consolation et échappée. Le récit ne tranche pas. Il observe la tension entre l’attachement aux siens, à la langue, au coin, et l’insistance d’un ailleurs. De ce tirage naît la justesse du livre.

La composition adopte la polyphonie. Chacun parle, chacun porte un fragment de mémoire, prière, blague, chanson. Les noms comptent, souvent métaphoriques, comme si l’identité s’écrivait déjà en image. Les saints de pierre répondent aux saints vivants. Les premiers fixent l’ordre d’un visible immobile. Les seconds sacralisent la persévérance ordinaire, donner, recevoir, partager, insister. Le parvis a même ses emblèmes, « un oripeau pour couillonner le temps, une oriflamme pour grimer la saloperie de vie ». Le titre prend son poids dans ce face-à-face, entre reliquaire et vivant.

Ce roman s’inscrit dans ce qu’on pourrait appeler « la poétique du réel haïtien ». Non l’exotisme de carte postale, mais une attention serrée aux corps, aux odeurs, aux rythmes. Non la thèse illustrative, mais la scène vécue. Non la grandiloquence, mais le roman qui enregistre. Cette poétique travaille les seuils et les interstices, privilégie l’éthique du proche sur le spectaculaire, associe oralité créolisée et français tendu, alterne lumière et ombre, rumeur et silence. Elle nomme sans fard, écoute sans juger, montre les pratiques de survie et les pactes minuscules, refuse le pittoresque comme le moralisme. Dans cette perspective, Entre les seins des Saints illustre un art du réel haïtien qui assume la densité sensorielle, la polyphonie sociale et l’énigme du quotidien.

On lit aussi Entre les seins des Saints comme une enquête sur l’habiter. Tenir un lieu quand on n’a pour capital que sa présence, composer avec la loi informelle de la rue, tours de rôle, dettes discrètes, contre-dons. Philoctète note et écoute. Il suit les arrangements minimes qui font communauté et la circulation d’une parole qui désamorce la nuit. La littérature sert de relevé et mesure ce que la ville ne compte pas, un geste, un nom murmuré, une fraternité brève.

C’est là que s’éprouve la magie du poète-romancier, au croisement du sel et de l’encens. Le roman garde la chaleur d’une peau, le froissement d’un vêtement sur un parvis, la rumeur d’un souffle partagé. Entre la pierre des statues et la chair qui allaite, le roman avance à pas lents, tient une main, relève un visage, écoute une prière basse. Le poète offre l’image et le rythme, le romancier veille auprès des corps, et de leur alliance surgit une œuvre hospitalière qui retient ce que le quotidien disperse. Après des kilomètres de paroles et de beauté, on sort d’Entre les seins des Saints avec la sensation d’avoir reçu une onction discrète, une compagnie pour le monde, une clarté pour l’âme et un calendrier de pèlerinage — « le lundi à Sainte-Anne, le mardi à Saint-Antoine, le mercredi à Saint-Joseph, le jeudi à Notre-Dame, le vendredi à Saint-Gérard, le samedi au Sacré-Cœur, le dimanche à la Sainte-Trinité ».


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