Le temps est un poème Qui ne s’identifie Que par ton innocence, nous dit Clément Benoit
Par Jean Venel Casséus
Chez Clément Benoît II, cette formule n’a rien d’un simple éclat lyrique. Elle condense pratiquement tout le projet poétique de son tout dernier recueil, Alphabet intime. Le temps n’y est pas une donnée chronologique, encore moins une mécanique neutre. Il y prend la forme d’une matière intérieure, d’un souffle, d’une durée affective que seule la présence de l’être aimé rend lisible. Dans ce recueil, aimer, se souvenir, attendre, désirer et écrire relèvent d’un même mouvement. Le poème ne vient pas après la vie, il en constitue la lecture la plus profonde.
La poétique du livre repose d’abord, me semble-t-il, sur cette conviction que l’intime n’y demeure jamais clos. Clément Benoît l’écrit lui-même, l’intimité vit dans les rues, dans les regards qui se croisent, dans les gestes invisibles, dans la lumière qui se glisse sur les trottoirs et les façades des maisons. Cette phrase est décisive, car elle déplace l’amour hors du seul tête-à-tête amoureux. L’intime n’est pas enfermé dans la chambre, il circule dans la ville, dans les pas, dans les voix, dans les gestes ordinaires. Dès lors, l’écriture procède par captation du détail. Un sourire, une cadence, une silhouette, un bruissement, un silence constituent des unités de sens, les lettres mêmes de cet « alphabet » affectif.
Cette poétique du détail donne au livre une tonalité sensorielle très nette. Alphabet intime se lit comme une poésie de la perception. La voix a une odeur, le corps une musique, la nuit une texture, la mémoire une chaleur. Le poète ne sépare presque jamais l’âme du corps, ni le souvenir de la sensation. La préface insiste d’ailleurs sur cette fusion. La chair se fait poème, le souffle se fait confession. L’écriture cherche moins à raconter une histoire d’amour qu’à en restituer la densité charnelle et spirituelle, dans une langue qui fait du désir une forme de connaissance.
Mais cette poésie est aussi géographique. Le livre s’organise comme une cartographie de l’intime. Limbé, Port-au-Prince, Abidjan, Grand-Bassam, les Gonaïves, Port-de-Paix, la mer des Cayes, Torbeck, tous ces lieux ne servent pas d’arrière-plan décoratif. Ils structurent la mémoire et donnent une assise spatiale à l’émotion.
Cette dimension spatiale débouche sur une véritable philosophie. Alphabet intime défend l’idée que le monde n’est pas muet, mais chiffré. Les êtres, les villes, les gestes, les visages, les saisons composent un langage discret que le poète doit déchiffrer. Lorsque Clément Benoît écrit que chaque instant est une lettre, chaque rencontre une phrase, il donne à entendre une vision du réel où rien n’est insignifiant. Le monde affectif n’est pas chaos, il est écriture en attente de lecture. La poésie prend dans cette perspective la forme d’un art de l’attention, presque d’une discipline de présence.
Il y a aussi, dans ce livre, une métaphysique discrète de la fidélité. L’amour y traverse l’absence, la distance, les saisons, les silences, les retours. Il prend parfois la forme d’une prière, parfois celle d’un abandon sensuel, parfois celle d’une promesse obstinée. L’être aimé y apparaît comme repère, orientation, parfois même comme pays, ciel, source ou horizon. Le recueil construit une vision où l’amour ne relève pas du pur instant, mais d’une durée intensifiée par la mémoire et par le verbe. Cette fidélité n’est pas uniquement sentimentale, elle touche à l’être même. Aimer, chez Benoît, consiste donc à donner au monde sa continuité.
Alphabet intime est un beau bouquet poétique. Comme toute œuvre habitée par une véritable ferveur, il porte aussi ses zones de fragilité. Celles-ci n’annulent en rien son ambition, mais elles apparaissent çà et là, au fil de la lecture, comme les signes d’une matière lyrique abondante qui n’a pas toujours été resserrée avec la même rigueur.
À force de revenir à certains motifs (le sourire, la nuit, le lit, le corps, les étoiles, le soleil, la voix), Clément Benoit II installe parfois dans Alphabet intime une redondance qui affaiblit quelques poèmes. L’intensité lyrique, bien réelle, ne s’accompagne pas toujours du même degré d’exigence dans le resserrement de l’image ou dans le renouvellement des formes. On y sent pourtant une ferveur authentique, une vision cohérente, une véritable géographie affective et une philosophie sensible du monde. Un travail plus sévère de coupe et de hiérarchisation aurait toutefois donné davantage de force encore à cette belle cartographie du désir, du temps et de la présence.
Pennsylvanie, 10 mars 2026




